Un cimetire juif au Cap-Hatien

Zvi Loker










Parmi les preuves concluantes de l'existence d'une vie juive organise comptent certainement les cimetires particuliers desservant une communaut.













View of the Jewish Cemetery, Charlestown, Nevis
Photo from Michelle Terrell's website

Or, lors d'une brve visite au Cap, le soussign a pu visiter le quartier du Calvaire1 galement connu sous le nom du Cimetire des Juifs . (ou en patois crole : Cimetire Juifs ).

C'est une agglomration serre de maisonnettes en brique et en chaume, construites sur la route et avec des passages trs troits formant les ruelles du quartier.















Grave marker fragment
with Hebrew inscription
Photo from Michelle Terrell's website

Aujourd'hui, rien ou presque rien ne subsiste part le nom du quartier tmoignant d'un pass juif; il n'y a pas de vritable cimetire (stle ou pierre tombale). Pourtant, on m'a montr l'emplacement d'un tombeau rectangulaire encore visiblement marqu par des pierres; la direction axiale du tombeau est est-ouest.

De plus, un habitant du quartier, M. Sylvestre Galbard, g de 74 ans, se souvient encore d'avoir vu des ossements lorsqu'il a construit sa maison, il y a plus d'un demi-sicle.

Nous nous trouvons l devant un phnomne nouveau, l'apparition de preuves tangibles de l'existence, sinon dans toute la Partie franaise de Saint-Domingue, du moins dans son ancienne capitale (autrefois appele Cap Franois, puis Cap Franais), d'une communaut et d'une ville religieuse juive structures.


Cette affirmation a son intrt non seulement en ce qui concerne Hati, mais aussi dans l'historiographie juive en gnral, car elle s'inscrit dans le cadre des migrations et de l'tablissement amricain et caraben des Juifs sfarades, pour la plupart des Portugais au XVIIe et XVIIIe sicles. partir de la deuxime moiti du XVIIe sicle, et en particulier aprs la reconqute du Brsil par les Portugais (Chute de Bahia: 1654), les rfugis de cette ancienne colonie nerlandaise longeaient le sud des colonies anglaises de l'Amrique du Nord, le Mexique et les Carabes, o les communauts ont t fonds la Jamaque, au Surinam et Curaao et dans d'autres les nerlandaises, ainsi qu' la Barbade, Nevis, aux les Vierges?


L'historiographie hatienne, ma connaissance, n'en fait pas tat. Il est toutefois certain que des individus et des familles juives vivaient et faisaient du commerce dans la colonie de Saint-Domingue. Cela ressort clairement des documents d'archives2 ainsi que des ouvrages mmorialistes et chronographiques3.


La premire mention d'une communaut caractre religieux se trouve dans l'ouvrage d'Isaac A. Emmanuel4; il n'y est question que des Juifs de Curaao qui se sont tablis Saint-Domingue, surtout au Cap, soit une cinquantaine de familles. Ces gens de Curaao demandrent leur communaut mre l'envoi d'un ministre-officiant. La communaut de Curaao dlgua le Dr. Isaac Cardozo cet effet5. Il serait intressant de savoir s'il s'agissait d'une premire organisation communautaire juive6 ou s'il y avait dj auparavant une communaut du type de la Nation Portugaise de Bordeaux ou de Bayonne. On sait que les ports franais de l'Atlantique, de la Rochelle, de Nantes, de Brest, de Rouen, partirent aussi certains Juifs?avant le Code noir de 1685, et d'autres en dpit de celui-ci7. Nous savons que la distinction entre Juifs et conversos (ou Nouveaux-Chrtiens) n'tait pas facile tablir et qu'il y avait des conversions dans les les8. Ce que nous ne savons pas encore c'est si (et dans l'affirmative, depuis quand) une communaut juive a exist avant ou paralllement celle de Curaao.

La redcouverte du cimetire juif du Calvaire, au Cap-Hatien, devrait stimuler des recherches dans ce sens.

RÉFÉRENCES

1. Pour une premire description, avec photographie du lieu avant 1881, cf. Edgard La Selve, Le pays des Ngres, Voyage Hati, ancienne partie franaise de Saint-Domingue, Paris, Hachette, 1881, p. 74 : J'avais visit le Calvaire, admirablement situ de l'autre ct de la ville [?], les vestiges d'un cimetire qui, du temps des colons servait aux Juifs de lieu de spulture, et o on trouve un puits fort profond, dans lequel Christophe fit prcipiter pas mal de multres .

2. Malheureusement, on ne trouve presque pas d'archives concernant l'poque coloniale en Hati. Par contre, les riches trsors des Archives nationales de Paris (et sans doute celles des dpartements) comportent des preuves tmoignant des heurs et malheurs des Juifs Saint-Domingue, connus et identifis comme tels. Pour ne citer que quelques exemples :

a) Dcs en 1765 de M. Campos, Juif (Rapport de l'intendant Ren Magon au Ministre de la Marine, du 17 septembre 1765). Arch. Nat..Colonies, C 9A 126 (communication aimable de M.D. Debien).

b) En janvier de la mme anne, le gouverneur gnral de Saint-Domingue impose des taxes spciales aux Juifs. Cf. Abraham Cahen., Les juifs dans les colonies franaises au XVIIIe sicle , REJ, IV, 1882, p.245

c) La mention frquente chez les mmorialistes et dans les documents de plusieurs

noms juifs portugais connus de Bordeaux, de Bayonne, de Saint-Jean-de Luz.. tels que Faxardo (francis en Fessarde), Gradis, Pereira, Almeyda, Dacosta.

3. Cf. 1. Le Ruzic, Documents sur la Mission des Frres Prcheurs Saint-Domingue (du Schisme au Concordat), Lorient, 1912, pp.84-85. Dans les ouvrages de Moreau de Saint-Mry, Description?de la Partie franaise de Saint-Domingue, nouv. d,, Paris, 1958, et les Loix et Constitutions des Colonies Franaises?Paris, 1786, 6 vol? il y a de nombreuses rfrences des habitations dont les propritaires taient des Juifs, des successions?accordes ou refuses aux descendants des dfunts? Lorsque le Juge du Cap, par exemple, par ordonnance du 10 avril 1765, expulsa les Juifs de sa juridiction (pp 850-851), une raction quasi-collective se produisit, sous forme de ptition de la part de plusieurs Juifs Rgnicoles Franois de nation espagnole et portugaise et domicilis en cette ville? (lois et Constitutions, op.cit., p.853). noter l'observation finale de l'auteur, en marge des faits ; Les Juifs obtinrent des Lettres de relief d'appel de cette sentence le 21 juin 1765; ils les firent signifier au procureur du Roy du Cap le 22, et ne firent pas d'autres poursuites (ibid). Nous ne sommes en mesure d'affirmer prsent que cette dmarche avait t faite au nom d'une communaut par ses reprsentants ou bien que les personnes vises avaient pris l'initiative de sauvegarder leurs proprits et intrts.

4. Isaac et Suzanne A Emmanuel, History of the Jews of the Netherlands Antilles. Cincinnati, 1970, p. 1165 ; cf. pp. 301, 468-469, surtout pp. 828-831, comportant des dtails sur les Juifs de Curaao rsidant au Cap. Le fait que l'on ait sollicit l'envoi d'un fonctionnaire religieux par la communaut mre pourrait videmment tre interprt de deux manires diffrentes : (a) comme preuve qu'il n' y avait pas encore sur place une communaut; (b) comme indice de scession d'un groupe de particuliers de la communaut (il ne manque pas d'exemples, mme dans les communauts du Nouveau-Monde, de l'existence simultane de plusieurs communauts juives dans une mme localit.

5. Le fait que le personnage choisi fut un rudit indiquerait-il effectivement une organisation religieuse l'importance que les Juifs de Curaao attribuaient la communaut du Cap? Cela pourrait rvler aussi que le dirigeant spirituel en question avait statut de rabbin (mais il n'y a aucune certitude cet gard.

6. La question de savoir si les Juifs d'Hati avaient effectivement une organisation religieuse avait t dj pose par le Dr I. Lourie dans son intressant article : When Jews Fled the Inquisition (Jews in South and Central America) , Canadian Jewish Yearbook, VIII, 1941-1942, p. 201, dans jeux de Cuisine jeux lequel il signale les activits du Mdecin du Roy le Dr Michel (aucun prnom indiqu) pendant le premier quart du XVIIIe sicle.

[NDLR-Gense : il s'agit de Michel Depas. Cf. Ngres et Juifs au XVIIIe sicle- Le racisme au sicle des Lumires. Pierre Pluchon. Ed. Tallandier. Paris 1984, p. 102. Mieux, en 1714, Louis XIV remit le brevet de mdecin du Roi l'un des leurs, Michel Depas .On peut lire au renvoi 2, du chapitre II : Michel Lopez de Pas accda plus tard aux fonctions publiques. Le 1er dcembre 1723, il fut nomm conseiller au Conseil Suprieur de Petit-Gove. Des mchants, rapporte Moreau de Saint-Mery, ont prtendu qu'il tait mort dans la religion judaque, quoiqu'il l'et abjure. De l ce mauvais quatrain

Michel a terrass le Diable

On dit pour lui des Oremus

Mais serait-il encore chomable

Si Satan reprenait le dessus]

Monsieur Pierre Pluchon est dcd en 1999.

7. Sur les Juifs dans les colonies franaises, surtout la Martinique, avec quelques incidences galement sur Saint-Domingue, nous renvoyons l'excellent essai d'Abraham Cahen, art..cit., REJ, 1882, pp.127-145, 236-248; V, 1882, pp 68-92, 258-272. Consulter aussi J. Petit-Jean Roget, Les Juifs la Martinique sous l'Ancien Rgime , Revue d'Histoire des Colonies, CLI, 2e trim. 1956, pp. 138-158.

8. En ce qui concerne les conversions ou abjurations du judasme, un tel cas est signal dans les registres paroissiaux de l'Archaie (Arch. Nat.., Section Outre-Mer) en date du 29 juin 1750 : Maximilien Carrillon, 36 ans, juif n et baptis Sville et retomb dans le Judasme, demeurant actuellement Port-au-Prince. Absolution donne en prsence du commandant du quartier et du capitaine des milices . (Je dois cette indication M. Debien, que je remercie vivement ici.)

[NDLR-Gense : Monsieur Gabriel Debien est dcd en 1990.]

NDLR : La Revue des tudes juives CXXXVI (3-4) a publi ce texte en juillet-dcembre 1977, pp.425-427. Il est Reproduit intgralement dans sa forme originale, sans altration, sans modification soit du style, soit de l'orthographe.

Les ajouts entre crochets [ ] respectent le fond et la forme de l'article.