Le cimetire intrieur de la Place Sainte-Anne

Jacques de Cauna

Un site historique de premire importance

NDLR La Revue de la Socit hatienne d?Histoire et de gographie a publi ce texte en mars 1990 (no 165). Reproduit intgralement dans sa forme originale, sans altration, sans modification soit du style, soit de l?orthographe.

Le cimetire intrieur, ancien cimetire de la paroisse de Port-au-Prince l?poque coloniale a t tabli avant le tremblement de terre de 1770, l?angle Sud-Est de la Place Royale (ou Le Brasseur), aujourd?hui place Ste-Anne ou March Debout) et de la rue Dauphine (aujourd?hui rue du Centre) dans ce qu?on appelait alors la seconde section de la nouvelle ville (tablie en 1751 par M. de Verville, Directeur Gnral des Fortifications, sur le terrain de l?Habitation Morel et Bretton des Chapelles, l?ancienne ville ayant t tablie en 1749 sur l?habitation Randot).

Ce quartier est encore connu sous le nom de Morne--Tuf, du nom d?une petite minence, appele ainsi cause de la nature de son sol, qui a t aplanie sous la colonie. Le cimetire avait l?origine 55 toises de long sur 30 de large (107 mtres sur 58,5) et avait tait clos d?un mur de 7 pieds de haut (2,27m) dont le tiers de la dpense avait t pay par le Roi, attendu que l?on enterrait les morts de l?hpital militaire. En 1775, on y transporta solennellement les ossements rests sur l?emplacement de la vieille glise. La paroisse y fit construire en 1786, en son milieu, une chapelle pour abriter la mausole du Comte d?Ennery. On songeait dj l?poque transfrer le cimetire plus au sud, raison des exhalaisons (Moreau de St Mry, II, 1028).

Les registres paroissiaux de Port-au-Prince (dcs 1711-1802) conservs aux Archives Nationales franaises (Section Outre-Mer, DPPC-tat Civil St Domingue) peuvent fournir la liste exhaustive des personnes inhumes dans ce cimetire, de son tablissement

et qui a laiss son nom un bourg et au March Vallire, le colonel Thomas-Antoine de Mauduit du Plessis, Croix de St Louis, Ordre de Cincinnatus, assassin par ses

et qui a laiss son nom un bourg et au March Vallire, le colonel Thomas-Antoine de Mauduit du Plessis, Croix de St Louis, Ordre de Cincinnatus, assassin par ses soldats du Rgiment de

Port-au-Prince le 4 Mars 1791, peut-tre Michel-Joseph Leremboure premier maire de la ville l?poque de la Rvolution, fusill en mars 1804 l?ge de 84 ans? 1, le trsorier Roberjot-Lartigue, le botaniste Joubert de la Motte?etc?

Pour la priode 1802-1803 (registres n?existant pas en France) *, on pourra avoir recours aux registres conservs aux Archives Nationales d?Hati.

A l?poque de la Restauration de nombreux rvolutionnaires franais sont venus trouver refuge en Hati l?image d?Horace Camille-Desmoulins, fils de Camille et Lucile, dont la tombe est Jacmel. Ceux qui sont dcds Port-0au-Prince ont t enterrs au cimetire intrieur encore en usage aprs l?Indpendance.

Le plus clbre est le conventionnel Jacques-Nicolas Billaud-Varenne, natif de la Rochelle, pensionn jusqu? sa mort le 13 juin 1819 par le Prsident Ption. Son tombeau se trouvait dans l?angle Nord-Ouest du cimetire, soit sous l?emplacement de l?actuelle glise Ste-Anne 2 dans laquelle pourrait tre appos un membre commmoratif en vertu des dispositions de l?article 3 de la loi du 20 juin 1877 3 . Sont galement dcds Port-au-Prince et vraisemblablement inhums dans ce cimetire plutt qu?au nouveau cimetire dit extrieur, fond par Rochambeau en 1802 4: Civique de Gastines, dont nous dit S. Rouzier 5l?arme ardente et le c?ur sensible n?avaient pu supporter les injustices de son gouvernement et qui tait venu de France en Hati pour connatre le peuple dont il avait dfendu les droits, le fameux mdecin Montgre qui y vint pour tudier la fivre jaune et en mourut, les exils Balette et Durrive, amis de Billaud-Varenne et peut-tre le menuisier Joseph Arn, mort St Domingue, qui avait t le premier pntrer dans les cours de la Bastille avant de devenir capitaine d?infanterie, puis adjudant de place Alexandrie (campagnes du Rhin, Vende, Italie, Egypte 6.

Sur les registres conservs en Hati pour la priode 1802-1804, voici quelques noms de dcds pris au hasard; Seyes, Navailles, Gamot, Ducasse, Morisset, St Arroman, Cazales, Labat, Fleuriau, Lully La Souffrire (descendant du musicien du Roi, le grand Jean-Baptiste Lully, famille l?origine du nom d?un village de pcheurs), Barentin de Monchal, le Capitaine Mesnard, Barbancourt, Lilavois, Dupaty, Saintard d?Heourgival?tous bien connus dans l?histoire de St Domingue et dont la plupart sont l?origine de familles hatiennes.

La paroisse Sainte-Anne (consacre la Sainte bretonne) fut rige en 1870 pour desservir le quartier du Morne--Tuf. Elle utilisa jusqu?en 1877 comme glise paroissiale la vielle chapelle coloniale, anne o les habitants du quartier adressrent au Corps Lgislatif une ptition 7 pour la construction de l?actuelle glise Ste-Anne qui resta longtemps inacheve, la premire pierre ayant t pose le 26 juillet 1877, alors qu?elle fut livre au culte qu?en fvrier 1882 et ne reut ses cloches que le 27 octobre 1924, en raison de la faiblesse suppose du clocher. L?architecte en fut M. Brebant et Il n?est pas exagr selon le Document 8de la considrer comme la plus architecturale de la Capitale..

Le cimetire, dsaffect depuis longtemps, recevait encore exceptionnellement et avec une autorisation spciale, des inhumations. Lors de l?dification de l?glise, dans son angle Nord-Ouest, de nombreuses tombes furent dtruites, ce qui entrana la dmission du prsident du Conseil de Fabrique Joseph Pasquier et la promulgation d?une loi autorisant la conservation des restes au mme lieu moyennant la pose d?un marbre indicatif par les intresss aprs entente avec le Conseil de Frabrique 9 aujourd?hui, les tombes subsistantes se rpartissent entre les cours de deux coles installes sur les lieux; l?cole Ste-Anne et l?cole Direlan Dumerlin.

Parmi les personnalits hatiennes les plus remarquables inhumes au Cimetire Intrieur, on relve les noms de: Dessalines, Coutillien Coustard, Charlotin Marcadieu, Joseph-Balthazar Inginac, Franois Elie Dubois. Dans la cour de l?cole St-Anne subsistent une dizaine de monuments funraires dont voici la description:

Dans l?angle Sud-Est, une tombe massive en briques rouges et maonne qui, serait selon la tradition, celle de Jean-Jacques Dessalines. leve par mme Inginac en 1806, elle portait simplement l?inscription: Ci-gt Dessalines, mort 48 ans, qui a disparu. Le prsident Hyppolite y fit lever en 1892 un beau monument transfr en 1936, avec les restes de l?Empereur, au Pont-Rouge, lieu de son assassinat. Cette tombe est aujourd?hui l?abandon dans l?angle Sud-Est de la cour.

Touchant cette tombe par l?arrire, celle de Charlotin Marcadieu, multre de la Croix-des-Bouquets qui porte les inscriptions suivantes: Ci-gt Marcadieu, Chef de cavalerie la bataille de Vertires, 18 Novembre 1803, mort le 17 Octobre 1806 en couvrant de son corps J.J. Dessalines, fondateur de la nation hatienne devenu l?Empereur Jacques ler ,

(plaque de marbre aux lettres d?or appose par le Muse National en 1951).

l?Ouest, un monument d?environ 3 mtres de hauts, somm d?une croix, portant les inscriptions suivantes: Ci-gt Charles-Alexis Hyppolite, Baron et Chevalier des Ordres de l?Empire d?Hati, Colonel aide de camp du Duc de la Bande du Nord. N au Cap le 13 Mars 1818, il mourut au Port-au-Prince le 22 juin 1855, l?ge de 37 ans. Sa mort est le seul chagrin qu?il a donn son pre.

Au dessous: Ci-gt Louis-Auguste Hyppolite, dcd le 18 dcembre 1869 l?ge de 45 ans.

Au-dessous en italiques: Priez pour le repos de leurs mes. Il s?agit de membres de la famille du Prsident Florvil Hyppolite.

Toujours en avanant vers l?Ouest, un monument de moindre importance, paralllpipdique, portant Ci-gt Franois-Elie Dubois, 1810-1874. Arrt du conseil communal de cette ville en date du 4 janvier 1908: M. Dubois doit tre considr comme le pre de l?instruction publique en Hati. Moniteur No 4 du 4 janvier 1908, p.4, paix son me.

En longeant le ct Est de l?glise, en bordure de la cour, successivement:

Une petite colonne (cippe) orne d?une sabre et d?une tresse de lauriers,

entrecroiss, surmonte d?une croix, et portant l?inscription: Ci-gt Jean-Pierre Ption Boyer Coquire, Gnral de Division, n Port-au-Prince, dcd le 4 avril 1873, g de 35 ans. Requiescat in pace.

Les noms des Prsidents Ption et Boyer rappellent l?illustre ascendance familiale: Esmond Coquire, fils de Pierre et de Bonne Boyer (s?ur du Prsident), avait pous Hersille Ption, fille d?Alexandre, deuxime Prsident d?Hati et de Magdelaine (Joutte) Lachenais. La famille tait aussi allie aux Geffrard 10 .

Une tombe dalle de marbre, l?ancienne: Ci-gt marguerite Lejeune Veuve Fabre, ne l?Anse--Veau, dcde au Port-au-Prince le 18 Novembre 1861, l?ge de 94 ans.

Ne sous la colonie, soeur et demi-s?ur de Marie-Elisabeth Le Jeune dcde en 1803 l?ge de 45 ans, native de l?Anse- Veau, pouse du marquis d?Andhmar de Lantagnac et fille de Jacques-Franois Le Jeune de La Talvasserie, capitaine des milices de l?Anse-Veau et Marie Elisabeth Gauthier 11. Elle tait peut-tre l?pouse du colonel Fabre, demi-frre et tuteur du Prsident Geffrard.

Un important monument, surmont d?un ange agenouill aux ailes replies, une couronne la main, motifs ornementaux (palmiers, urnes, angelots, tumulus) la base des quatre faces qui sont graves des inscriptions suivantes: Ici repose Charles-Nicolas-Clodomir Fabre Geffrard, colonel aide de camp du Prsident d?Hati, dcd le 25 janvier 1859 l?ge de 26 ans.

Ici, repose Guillaume-Nicolas-Thomas Madiou, dcd le 14 juin 1859 l?ge de 5 ans.

Ici, repose Marguerite-Lorinska Fabre Geffrard , dame Alexandre Madiou, dcde le 28 mars 1859 l?ge de 29 ans.

Ici, repose Euphrosine-Cora Fabre Geffrard, dame Manneville Blanfort fils, assassine le 3 septembre 1859 l?ge de 21 ans et demi.

Il est probable que ce monument funraire a t lev sur ordre de Fabre-Nicolas Geffrard, fils posthume du Gnral de l?Indpendance Nicolas Geffrard, n l?Anse--Veau le 19 spetembre 1806 et qui se trouvait alors dans la premire anne de sa Prsidence vie. On remarque l?alliance entre la famille du Prsident Geffrard et celle de l?historien Thomas Madiou, qui fut son Ministre, ainsi que le prnom polonais de la dame Alexandre Madiou qui rappelle le souvenir des soldats de la Lgion polonaise de l?expdition Leclerc devenus hatiens aprs l?Indpendance.

Dans la cour, au Nord, une petite stle, portant les inscriptions ; Joseph-Balthazar Inginac, Gnral de division, ancien Secrtaire gnral de la Rpublique d?Hati, n Logane en 1777, mort Port-au-Prince en 1847 Zelmire Inginac Smith son frre.

Fils du colon Inginac, il est l?auteur de Mmoires publi pendant son exil la Jamaque en 1803. Il joua un rle important dans l?administration de Dessalines, de Ption et de Boyer.

Au milieu de la cour, une plaque de marbre prise dans le revtement: Ci-gt Pierre-Jacques Abraham, dcd le 8 septembre 1861 70 ans. De son vivant Gnral de Division, Snateur de la Rpublique.

l?Est de la cour, prs du corps du btiment de l?cole, un important monument, somm d?une urne et ainsi grav ssur deux faces ; Ci-gt la dpouille mortelle de Marie-Jeanne-Elisabeth-Tanaquille Lespinasse ravie sa famille le 16 janvier 1840. Elle avait peine 22 ans. Dors en paix, fille vertueuse sous ce monument consacr ta mmoire pour prix de ta candeur, de ton dvouement filial et de toutes tes belles et prcieuses qualits. Passant, jette ici la fleur que tes mains ont cueillie et sur l?autre face:

La religion embellissait l?existence de celle qui repose sous cette pierre. Elle l?assista toujours chaque pas de sa vie, elle l?assista encore ses derniers moments. Elle trouvait son bonheur sans la pratique de toutes les vertus. Ne avec un c?ur bon et sensible, sa belle me se compatissait aux maux et la douleur des pauvres et des affligs dont elle tait une sre consolatrice. Morte prmaturment, elle emporte dans la tombe le regret de son pre, de ses frres, de sa s?ur, de tous ses parents dont elle tait l?idole. Passant, pleure-la, pleure-la de tes larmes.

Elle appartenait la trs ancienne famille Lespinasse dont on trouve d?importants reprsentants parmi les colons au 18e sicle et dans les cadres militaires et administratifs de la Rpublique aprs l?Indpendance. Cette famille tait allie celle du Gnral Bauvais.

Dans l?cole voisine de Direlan Dumerlin, les vestiges ne sont qu?au nombre de quatre: deux tombes et deux marbres. La 1re tombe, l?entre est de forme classique, socle rectangulaire, couvercle en chapiteau et porte seulement Jacques Flon, g de 72 ans, dcd le 17 fvrier 1803 nom qui rappelle celui de la jeune femme qui Dessalines aurait demand de coudre le premier drapeau national: Catherine Flon.

La deuxime tombe, au fond Est de la cour, prsente seulement une belle stle en pierre blanche tendre orne d?un mdaillon reprsentant un homme de couleur. Le marbre portant l?inscription a t lev, ce qui rend toute identification impossible. Notons qu? propos de la spulture de Coutilien Coustard, tu la bataille de Sibert le 1er janvier 1807 en suivant la vie de Ption, S. Rouzier crit au dbut du sicle: Le temps a rong en partie de pierre spulcrale o est grave l?pitaphe de ce hros.

Derrire cette tombe on distingue trs distinctement les vestiges de l?ancien mur du cimetire, haut d?environ un mtre cinquante, ce chapiteau de briques rouges. Il est pris dans la masse d?une construction nouvelle.

Les deux marbres, l?un blanc, l?autre noir, ont t dplacs vers l?entre l?poque de la construction de l?cole en 1958 par le gardien M. Josaphat Delva qui nous a indiqu que beaucoup d?autres marbres avaient t disperss. Sur le premier de ces marbres on lit: la mmoire de Augustin-Edmond Merlet, dcd Paris le 27 mars 1866 l?ge de 25 ans.

Par son anciennet et son intgration dans le paysage urbain de Port-au-Prince, autant que par sa permanence, de la priode coloniale franaise la priode nationale hatienne, et la reprsentativit symbolique des personnalits qui y ont t inhumes, du Gouverneur d?Ennery au Fondateur de l?Indpendance, Dessalines, en passant par le Conventionnel Billaud-Varenne, le cimetire intrieur mrite amplement une action de conservation patrimoniale caractre national que justifierait par ailleurs simplement la valeur esthtique et architecturale des monuments funraires qu?il abrite, notamment le mausole d?Ennery.

La clbration du Bicentenaire de la Rvolution, priode qui, par l?Intermdiaire d?un homme comme Billaud-Varenne par exemple, symbolise le passage de l?Ancien-Rgime la Rpublique hatienne pourrait tre l?occasion d?une intressante action de coopration bilatrale.

RÉFÉRENCES

* NDLR. Nous vous prions de consulter la base de donnes des Archives Nationales.

1. Voir J. de Cauna, M.J. Leremboure, un Basque premier maire de Port-au-Prince, Revue de la Socit Hatienne d'Histoire et de Gographie, no 129, dcembre 1980.

2. J. Jrmie, La paroisse Sainte-Anne. Le Morne Tuf, Port-au-Prince, 1931.

3. Voir en annexe. Cette pratique est courante en France. L'glise de Capbreton (Landes), par exemple, conserve ainsi plus d'un millier de noms de dfunts sur des plaques dont certaines remontent au XVIIe sicle.

4. Informations donnes par Smxant Rouzier dans son Dictionnaire gographique et administratif d'Hati, vrifier avec les registres et les tombes.

5. S. Rouzier, op. Cit., tomme III, p.465. Il tait l'auteur de La Libert des Peuples et d'une Histoire d'Hati.

6. G. Lentre, Sous le bonnet rouge, p. 8-9.

7. Voir en annexe.

8. Le Document, vol. 1, no 3, mars 1940, p.255-259.

9. Loi reproduite en annexe.

10. Communication de M. Peter J. Frisch.

11. Cahiers du Centre de Gnalogie et d'histoire des Isles d'Amrique.

NDLR : Au moment d'aller en ondes cyberntiques, nous n'avions pas retrouv la partie annexe. jeux de Cuisine Aussitt repre, nous l'ajouterons ce texte.

BIBLIOGRAPHIE

Moreau de St-Mry, Description de la partie franaise de l?isle St Domingue, 1797, Philadelphie, 1958, Paris.

Smexant Rouzier, Dictionnaire gographique et administratif d?Hati, 1892, Paris.

J. Jrmie, La paroisse Ste-Anne, Le Morne-Tuf, Port-au-Princ e, 1931.

G. Corvington, Port-au-Prince au cours des ans, tome 1, La ville coloniale, 1970, Port-au-Prince.